Épisode 1 : LA GENESE DE LA CROISIERE JAUNE

Les préparatifs de l’expédition débutent au mois de février 1931 à la demande d’André Citroën. Le raid, sous la direction de Georges-Marie Haardt, a pour projet d’ouvrir la Route de la soie à la circulation automobile jusqu’alors impossible. L’écrivain Georges Le Fèvre est choisit comme journaliste de l’expédition.

Carte Expédition Citroën Centre-Asie
Carte envoyée dès 1931 à l’ensemble du réseau Citroën et destinée à suivre la progression de l’expédition à l’aide de petits drapeaux. © CITROËN COMMUNICATION

« Je suis officiellement nommé et attaché à la mission.
Essai des voitures à Fontainebleau. Je pars avec Audouin-Dubreuil. […]
Les voitures. Nées de l’expérience. La couleur. Leur forme dictée. Cuisine. Jules Verne. Les silhouettes en marche.
Une vie entière qui circule dans les rues à 35 km à l’heure. »

Portrait de Georges-Marie Haardt
Portrait de Georges-Marie Haardt, chef de mission pour la Croisière Jaune. © CITROËN COMMUNICATION

Ainsi commence le récit de l’écrivain Georges Le Fèvre, journaliste pour l’expédition Citroën Centre-Asie, plus connue sous le nom de Croisière Jaune. Cinq ans après avoir créé le prix Renaudot, l’homme de lettres de trente-neuf ans est appelé à intégrer le groupe Pamir, mené par Georges-Marie Haardt.

En février 1931, Georges Le Fèvre assiste aux préparatifs de la mission. Il est officiellement engagé pour de nombreux travaux journalistiques :
Publication tous les uns à trois jours d’un communiqué de presse à envoyer par T.S.F, rédaction d’articles pour des agences françaises, collaboration au livre officiel de l’expédition et la transcription de ses propres impressions sur la mission.

Comme le souligne Georges-Marie Haardt lui-même, au cours de l’un de ses entretiens avec Georges Le Fèvre,« L’expédition puise toute sa force dans son caractère artistique, officiel, scientifique ». Haardt insiste beaucoup sur l’esprit de la mission. « Il précise avec un sens averti des grandes expéditions dont il a déjà été le chef, combien important est l’esprit d’équipe et d’entraide. La confiance dans le commandement. Avoir le sourire, toujours. Un esprit de bienveillance envers les camarades. Ni envie, ni jalousie, ni le désir de faire valoir sa valeur personnelle ». Avec la Croisière Jaune, c’est une véritable aventure humaniste qui se profile.

À partir du 25 février 1931, Georges Le Fèvre participe à différentes réunions de préparation de l’expédition. Le groupe Pamir doit faire face à de multiples problèmes, tels que le voyage de retour, qui doit passer par l’Afghanistan. Or, le pays est victime d’affrontements entre « réguliers et rebelles ». Le Fèvre parvient néanmoins à obtenir l’aide de la couronne britannique. Il envisage, avec Georges-Marie Haardt, de passer par les Indes (dans la région du Cachemire), alors sous influence anglaise.

Au cours du mois de février, sont organisés des voyages de reconnaissance sur le terrain. Ainsi, dix explorations ont été réalisées en Russie et en Perse. Dans le même temps, les véhicules sont testés à Ermenonville, dans les champs de sable.

Au total, l’expédition Citroën Centre-Asie cumule déjà deux ans et demi de préparatifs. Tout devait être pris en compte : les bagages, la route, les autorisations, le ravitaillement. Le 28 février 1931, les autochenilles commencent à être chargées à bord des navires.

Arrive le mois de mars. Les rencontres politiques, diplomatiques et scientifiques se poursuivent. Des questions, telles que « un homme survit-il à six mille mètres d’altitude ? », sont posées. Des rumeurs sur l’expédition se propagent. Un médecin a supplié Georges Le Fèvre de le laisser participer à la Croisière Jaune… à pieds !

EMBARQUEMENT POUR L’AVENTURE

Après deux ans et demi de préparatifs, et d’exploration l’expédition est enfin prête pour le départ. Le groupe d’hommes a planifié son voyage qui les emmènera à travers le désert et les montagnes, là où, aucun engin motorisé n’est déjà passé.

Le 10 mars, ont lieu les premiers départs des membres des groupes Chine et Pamir. À Paris, on envisage de préparer une caravane de deux cents hommes et autant de bêtes de somme. «Georges-Marie Haardt […] réfléchit. Cet entretien, à Paris, place de l’Opéra, tandis qu’on voit par la fenêtre se hâter les piétons et circuler les taxis, est singulièrement émouvant. Il s’agit d’assurer là-bas, à des milliers de kilomètres le passage d’une caravane dans des régions périlleuses ». Comme s’est interrogé Georges Le Fèvre, « La réalité inconnue est-elle plus fantastique que le rêve ? ».

Équipement arrière d’une voiture de la mission
Équipement arrière d’une voiture de la mission. © CITROËN COMMUNICATION

Le départ approche et l’excitation gagne les hommes. Le 17 mars, l’écrivain embarque à bord du Mariette Pacha. « Cette côte d’Azur parcourue rapidement, n’est plus, décidément, surtout entre Cannes et Beaulieu, qu’une vieille rengaine. Le soleil qui joue sur les murs des villas me semble dévoré par un autre soleil invisible et monstrueux qui va se lever pour nous, bientôt, là-bas, derrière la Palestine ». Unis par l’impatience et la complicité, les hommes font part, la nuit venue, de leurs doutes. Certains se demandent « Comment réaliser ? », Le Fèvre « Comment exprimer ? ». Mais, si les crépuscules ternissent les pensées des voyageurs, les journées, elles, offrent des scènes plutôt cocasses :

« Dialogue sur le pont entre Iacovleff et une vieille dame qui fait partie du 69e pèlerinage à Jérusalem :

Excusez-moi, Monsieur, je suis indiscrète…
Je vous en prie…
On m’a dit… enfin, je sais que vous conduisez une caravane de pèlerins dans le désert de Gobi…
On vous a mal renseigné ; Madame.
Si. Enfin… je comprends… vous ne voulez rien dire. C’est naturel… Mais je pourrais en dire plus long. Mon petit doigt…
Que vous dit votre petit doigt, Madame ?
Que vous allez à la recherche du tombeau d’Alexandre.
Objectif inattendu de l’Expédition Centre-Asie ».

Les membres de l’expédition débarquent en Égypte. Le Fèvre en profite pour visiter la région. Le 24 mars 1931, l’équipe arrive à Beyrouth. Le Mariette Pacha accoste pour décharger les voitures. C’est un travail difficile et délicat : la voiture T.S.F., par exemple, pèse sept tonnes !

L’équipe sillonne les alentours de Beyrouth, ayant ainsi l’occasion de découvrir l’histoire et la géographie du Liban. Elle se livre à un véritable parcours ethnographique. Elle gagne ensuite Tripoli, Tell-Kalah, Homs, Rasfan, Hamah, dans la région d’Alep. Les visites touristiques s’enchaînent. Le palais Azem est fantastique :
« En montant sur la terrasse on comprend mieux encore le souci d’esthétique qui existait alors chez ces princes orientaux. Toute la ville se découvre noyée de lumière et d’ombre qui se jouent sur les coupoles, font étinceler les minarets. Il monte dans l’air du soir avec les parfums de la campagne le mugissement mélodieux des trois grandes norias qu’il a fallu dresser sur l’Oronte à Hamah pour assurer l’irrigation de la plaine ».

Fin des mille et une nuits. Demain, l’équipe partira pour la Syrie.