La mission de la peinture est de magnifier la beauté des carrosseries automobiles. Le style doit révéler l’éclat et l’élégances des formes colorées. L’histoire de la peinture est liée à celle des carrosseries de véhicules.

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Bernard Derelle, ancien ingénieur dans le domaine de la peinture auto-corps et antirouille, travailla près de quarante années au sein du groupe PSA Peugeot Citroën. À la retraite depuis 2010, il nous livre à travers cet article un petit aperçu de quelques mystères entourant la peinture auto-corps.

Au début, les voitures automobiles gardent la carrosserie hippomobile sur laquelle a été greffé un moteur à explosion. Si l’armature interne reste en bois, la peau extérieure a vite été réalisée en tôle, par un souci de prix de revient et de fabrication en série. La technique de peinture provient donc de la technique hippomobile : l’application au pinceau. L’augmentation des cadences et le souci du prix de revient ont ensuite conduit à rechercher des procédés plus rapides.

La lecture des rapports techniques des usines du Doubs, nous en apprend beaucoup sur cette évolution des technologies. Nous y trouvons les bases de la politique Peugeot :

  • l’écoute des critiques de la clientèle ;
  • leur prise en compte par un responsable désigné par les patrons ;
  • les propositions de solutions ;
  • les essais et chiffrages avant application en production ;
  • le suivi de la question par des reportings successifs ;
  • le souci permanent de baisser les prix de revient de fabrication.

Il faut savoir trouver, au détour d’un paragraphe, une remarque de tel ou tel directeur qui va nous éclairer sur l’évolution des techniques. Si la peinture au pistolet apparaît en 1919 à Beaulieu pour les cadres de vélos, l’usine de Mandeure, qui fabrique des caisses dans l’ancienne usine du carrossier Gauthier, applique la peinture par « vaporisation » dès janvier 1920.

Dans le même temps, la direction se plaint de l’absence de spécialistes peintres, et annonce que la mise au point des « appareils » (sans doute des pistolets) DeVilbis devra être poussée pour suppléer au manque de peintres. Les spécialistes en question étaient donc des peintres au « pinceau ». L’application de la peinture au pistolet devait donc permettre l’embauche de personnel moins qualifié, en tout cas plus rapidement formé.

Plus tard, en mars 1921, nous apprenons qu’à Mandeure : « nous avons construit une table à gouttières pour récupérer le vernis utilisé dans les appareils Floco ».

 

De quoi s’agit-il ?

Cette technique est expliquée dans un ouvrage allemand publié à la fin des années 1920, traduction d’un ouvrage anglais de Charles E. Oliver. Il s’agit du « giessen », ou arrosage en français et flow-coating en anglais, d’où l’appellation FLOCO ci-dessus !

La peinture arrive par gravité sur un appareil, où elle s’écoule entre deux lèvres correctement espacées. Le surplus, coulant par gravité, est récupéré dans des gouttières en partie basse, puis recyclé.

Ce procédé est utilisé à Mandeure en décembre 1924. La table à gouttières est située sous la caisse à peindre. C’est elle qui récupère l’excédent de peinture.

Voici un ouvrier en pleine action. Il semble qu’il s’agisse de l’application du vernis sur une carrosserie du modèle 177B, déjà revêtue de sa couche de couleur noire.

L’applicateur, qui ressemble à un fer à repasser, extrude la peinture qui coule littéralement sur la caisse, et le surplus s’écoule sur la gouttière disposée en partie inférieure.

Aujourd’hui, nous nous demandons ce que ce procédé pouvait avoir d’intéressant. Le seul avantage serait l’absence de brouillard, car il n’y a pas de pulvérisation. Vous noterez d’ailleurs la présence de la banquette arrière sur cette caisse en peinture ! Pour le reste, il n’y a que des inconvénients :

  • coulures de peinture ou de vernis entraînant des défauts d’aspect nécessitant des retouches, donc de la main-d’œuvre chère,
  • le vernis qui coule récupère des poussières, qui vont donc créer à leur tour d’autres défauts d’aspect lors de l’application suivante.

En juin 1923, il est prévu de faire un bilan coût-qualité, car le prix est déjà jugé en « augmentation considérable » par rapport à la technique habituelle !

Les archives n’en font ensuite plus mention. Plus aucune autre photographie ne montrera cet instrument bizarre, et seul le pistolet pulvérisateur sera employé à l’avenir.

Si Thomas DeVilbiss a inventé le pulvérisateur à peinture en 1907 aux États-Unis, la France n’est pas restée à la traîne. Les rapports techniques mentionnent en mai 1925 : « les pistolets à peinture LEBARON à jet plat, modèle Chromographe N°9 ont un rendement supérieur de 20% aux pistolets DeVilbiss… ». La rentabilité, déjà et toujours la rentabilité !

Le voici en utilisation à Audincourt en 1924 sur une caisse de 172 BC.